mardi 18 mai 2010

La science et la magie

Nous venons de voir les principaux facteurs qui poussent les scientifiques à la controverse :
- radicalisation des points de vue théoriques par les disciples,
- prise en compte séparée de caractères complémentaires d'un même phénomène,
- preuves expérimentales ambigues,
- impossibilité d'accepter un fait sans son explication (peur de l'inconnu, de l'inexpliqué),
- préjugés et blocages psychologiques,
- atteinte au pouvoir en place...

Ces problèmes d'évaluation des théories nous amène à élargir le champ de validité à la science même. Quand doit‑on parler de science et quand fait‑on de la magie? D'après R. Thom, la science et la magie se retrouvent dans la même catégorie de concepts, efficace et répulsive, alors que l'art est inefficace et attractif, l'aliment, efficace et attractif et l'excrément, inefficace et répulsif (THOM R., « Prédire n'est pas expliquer »). Il faut donc trouver un critère plus distinctif. «Il n'y a de science que dans la mesure où l'on plonge le réel dans le virtuel contrôlé… La physique est une magie contrôlée par la géométrie » (THOM R., « Esquisse d'une sémio-physique »). Ce point de vue, opposé au réductionnisme, implique que la pratique magique ne contrôle pas le virtuel, le monde des représentations.
Je serai plus précise en disant qu'elle ne contrôle pas les prémisses constituant la base de départ de toute construction scientifique. Car même si la méthode est scientifique, des prémisses fausses entraîneront des conclusions fausses. Ces prémisses fausses reposent sur l'existence d'un lien de causalité non prouvé entre observations réelles telles que l’influence de la date de naissance ou de la forme du crâne sur le caractère et les aptitudes d'une personne... L'établissement de ce lien causal vient de la confusion entre causalité et corrélation positive entre les faits.
Prenons les observations suivantes : Il fait beau (A), le voisin chante (B), les arbres fleurissent (C)
Il y aura une corrélation positive entre (B) et (C). Quand il fait beau, le voisin chante et les arbres fleurissent. La pratique magique fera abstraction de (A), en général parce qu'elle n'a pas les moyens de connaître ce paramètre, et va établir un lien de causalité entre (B) et (C) alors qu'il n'existe qu'entre (A) - (B) et (A) - (C). Ce type de raisonnement se voit parfois dans les sciences où les statistiques jouent un rôle important.
La pratique magique divinatoire sera assez efficace quand la corrélation positive est proche de 100%. Par contre, la pratique magique opératoire, qui compte agir sur les évènements, tel est aussi le but de la science, ne sera pas efficace. Elle consistera, dans le cas qui nous intéresse, par exemple à faire chanter le voisin pour que les arbres fleurissent. Nous retrouvons ici toutes les pratiques propitiatoires pour assurer une bonne réussite à la chasse, à la guerre ou une arrivée d'évènements heureux. Cette démarche s'est développée pour conjurer l'angoisse de l'homme devant son avenir et son impuissance devant les forces de la Nature.
La science, par un meilleur contrôle des prémisses, a réussi en grande partie en ce qui concerne la pratique opératoire mais reste toujours impuissante devant l’angoisse existentielle des humains, ce qui explique peut‑être la recrudescence de l'intérêt pour la magie dans les temps difficiles générateurs d'angoisse.
L'enjeu de la distinction entre science et magie est d'autant plus important que l'on assiste souvent à un mélange des genres : Képler était astronome et astrologue, Newton physicien et alchimiste, les prédictions astrologiques sont faites sur ordinateurs... La limite entre rationnel et irrationnel est floue d'autant que la science avance souvent ou s'impose par de l'irrationnel. De plus, elle est enseignée à la manière d'un dogme religieux et reste aussi mystérieuse que la magie pour la plupart des gens.
« La science a normalement une efficacité pratique et une intelligibilité théorique, mais la magie est souvent efficace, au moins psychologiquement, et la science devient ésotérique» (LEVY‑LEBLOND J.M., « L'esprit de sel. Science, culture, politique »). Elle est d'ailleurs trop liée au pouvoir (élitisme) et s'éloignant du plus grand nombre, elle finira par perdre une bonne part de son crédit, si l'on n'y prend pas garde.

lundi 17 mai 2010

Les controverses (suite)

3- La controverse de l'origine des micro‑organismes, par génération spontanée (Pouchet) ou par reproduction d'organismes déjà existants (Pasteur) s'est développée quant à elle à partir de difficultés expérimentales et de l'interprétation des résultats obtenus. Nous retrouvons là le problème de la reproductibilité. Pouchet n'a pu refaire les expériences probantes. Probantes avec un peu de chance, puisque les milieux utilisés par Pasteur ne contenaient pas d'organismes résistants aux conditions de stérilisation employées (dessication, ébullition) contrairement aux milieux utilisés par Pouchet. Bref, Pasteur avait raison mais Pouchet n'avait pas tort.
Bastian, un anglais, essaiera de défendre la théorie de la génération spontanée en mettant en avant l'existence de ces microbes résistants et forcera ainsi Pasteur à continuer ses recherches sur les problèmes de stérilisation. Ce sera Tyndall, également anglais, qui trouvera la forme résistante de bacille (spore de Bacillus subtilis) et cédera son résultat à Pasteur. La controverse aura donc eu le mérite de forcer les protagonistes à approfondir leurs recherches et se soldera par des améliorations significatives de la pasteurisation, telle qu'elle est pratiquée depuis. Nous voyons également que c'est l'idée théorique nouvelle de Pasteur, mise au goût du jour par d'autres expériences, qui l'emportera malgré des résultats expérimentaux ambigus et contradictoires (chez l'infortuné Pouchet, les flacons stérilisés contenaient des germes résistants à la chaleur ce qui l'a conduit à maintenir l’idée de la génération spontanée).

4- La théorie de la dérive des continents a été élaborée par Wegener en 1912. Auparavant, pour expliquer les similitudes de terrains et surtout de faunes existant de part et d'autre des océans, on faisait appel aux 'ponts continentaux' sorte de passerelles reliant les continents. Par des arguments transdisciplinaires (géologie, géophysique, biologie, paléontologie), il établit qu'à un moment donné de l'histoire géologique, il n'y avait qu'un seul grand continent, par la suite disloqué pour donner les continents actuels.
La controverse ne se situera pratiquement pas sur les preuves observationnelles mais se développera en raison de la faiblesse de l'argumentation relative au moteur de la dérive. Il s'agit là d'un travers bien connu, surtout dans les sciences naturelles où l'expérimentation n'est guère possible, qui veut que les faits n'existent pas s'ils ne sont expliqués, soit par la théorie en vigueur soit par une théorie nouvelle. J'ai personnellement entendu deux remarques de ce genre, alors que les faits observationnels existaient et étaient recevables :
- Le remplissage des gîtes minéralisés filoniens ne peut se faire par la surface car la théorie indique des températures élevées (> 120°C).
- Les roches volcaniques de type « ignimbrite » ne peuvent pas se mettre en place sous l' eau parce que la théorie physique actuelle affirme que c'est impossible.
En résumé, on ne comprend pas, donc ça n'existe pas. Seul, Einstein pouvait se permettre de dire et encore sous forme de boutade, que si les faits venaient à contredire sa théorie de la relativité générale, il serait près à penser que c'était Dieu qui avait tort! Wegener a donc été confronté à ce comportement quelque peu irrationnel et surtout à certains blocages psychologiques liés au fait qu'il était météorologue et non pas géologue. On admet rarement qu'une découverte soit faite par une personne dont ce n'est pas la spécialité. Et pourtant, les exemples célèbres ne manquent pas ne serait-ce que Pasteur qui était chimiste et Darwin qui était géologue.
Il est vrai que la dérive n'a été réellement vue et expliquée que grâce à des techniques d'investigation du fond des océans (dorsale médio‑océanique) bien après que Wegener eût disparu dans les brumes du grand Nord en 1930. Toute la communauté des géophysiciens a alors basculé, une fois l'explication trouvée, sans pour autant reconnaître les apports de Wegener! C'eût été sans doute reconnaître également un ostracisme que Wegener n'avait vraiment pas mérité.
« Ce que quiconque peut voir n'exige pas l'appui de l'opinion des autres et, avec celui qui ne veut pas voir, il n'y a rien à faire » Wegener.

5- La controverse qui opposa Galilée aux autorités religieuses est sans doute la plus connue car, non contente de révéler un changement de paradigme important - la Terre et donc l'homme n'est plus au centre de l'Univers, elle illustre une passation de pouvoir (une forme liée au savoir) de l'Eglise aux laïcs. Les autorités religieuses auraient, semble‑t‑il, plutôt encouragé Copernic à faire état de son hypothèse héliocentrique. Mais Galilée tenta d'imposer ce concept en apportant des preuves expérimentales, ce qui était fort nouveau. Il ne s'agissait plus alors d'une cosmologie parmi tant d'autres. L'Eglise a bien compris la nuance et d'ailleurs ses objections sur les preuves n'étaient pas toutes infondées. Galilée n'était pas infaillible, sa théorie des marées était fausse et la preuve du mouvement terrestre n'a été apportée que deux siècles plus tard par Foucault avec son pendule.

jeudi 13 mai 2010

Les Controverses

Les difficultés d'évaluation d'une théorie conditionnent l'apparition de controverses au sein de la communauté scientifique. Parmi les plus célèbres, comptons celles ayant trait à l'évolution des espèces (Darwin, Lamarck), à la nature de la lumière (onde, corpuscule), à l'origine des micro‑organismes (Pasteur, Pouchet), à la formation des continents et des océans (dérive et ponts continentaux) ou aux mouvements respectifs de la Terre et du Soleil (Galilée, Eglise).

Chaque controverse illustre un ensemble de difficultés à chaque fois différentes :

1- La théorie de l'évolution des espèces a tout d'abord dû surmonter une première controverse celle du créationnisme soutenant que le monde a été créé tel qu'on peut le voir actuellement. Cette controverse dure toujours puisque certains états des USA exigent l'enseignement, en parallèle, des deux théories à l'école.
L'évolution étant acceptée par la majorité des scientifiques dès le XIX ème siècle, restaient les problèmes liés aux mécanismes biologiques responsables de celle‑ci. Deux thèses s'affrontent, celle de Darwin qui supposent des mutations aléatoires et une sélection naturelle des plus adaptés à l'environnement et celle de Lamarck qui tient pour l'hérédité des caractères acquis par l'individu au cours de sa vie. La controverse est en fait apparue après la mort des deux savants par l'excès de zèle de leurs disciples. Ces derniers ont radicalisé la pensée initiale des deux hommes.

En fait, Darwin, s'étant largement inspiré des travaux de Lamarck, n'était pas contre l'idée de l'existence de phénomènes autres que la sélection du plus fort pour expliquer l'évolution. Ainsi, tente‑t‑il de le démontrer dans un de ses derniers ouvrages « La descendance de l'homme » que certains de ses disciples mettront au compte d'une divagation sénile.
Les nuances de la théorie de Darwin ont été éliminées pour pouvoir mieux imposer sa théorie et nier l'apport de Lamarck, ce français hérétique. Cette position a été confortée par les nouvelles découvertes de la biologie moléculaire qui abondait dans le sens d'un patrimoine génétique non influençable par l'environnement. Des travaux récents sont cependant beaucoup plus nuancés :

‑ Mise en évidence de gènes 'sauteurs' sous l'influence du milieu par B. Mc . Clintock, en 1940, et dont les travaux n'ont été reconnus que dans les années 80.
‑ Existence d'un ADN en dehors du noyau cellulaire dans les mitochondries et les chloroplastes (organites, peut‑être d'origine bactérienne, qui servent à la respiration de la cellule). Cet ADN est influencé par le cytoplasme et échange des brins avec l'ADN du noyau au moment de la mitose.
‑ Existence de virus capables de transformer leur ARN en ADN et de s'installer dans le matériel génétique d'un individu, avec aussi transport possible de gènes entre espèces.
Les interactions ADN‑milieu sont donc possibles. Lamarck, n'avait sans doute pas tout à fait tort.

2- Dans l'exemple de la théorie de la lumière, la controverse n'est pas venue de disciples trop zélés mais tient à la nature même de la lumière. Le concept de dualité onde‑corpuscule n'a été admis qu'au XXème siècle grâce à la mécanique quantique, élargi même à la matière par De Broglie (1924). Avant cette période, l'opposition est née entre les tenants d'une lumière particulaire (de Newton à Einstein) et ceux d'une lumière ondulatoire (Young, Fresnel, ... ), car les expériences révélaient tour à tour un seul des aspects de la nature de la lumière. Ce type de malentendu est assez fréquent en science. Chaque école de pensée développe son point de vue alors que bien souvent les phénomènes étudiés relèvent de plusieurs explications alors complémentaires. L'exemple de la lumière est en ce sens tout à fait pédagogique et celui de l'évolution, décrit plus haut, le deviendra sans doute.
Une parabole attribuée à Bouddha vient ici à point nommé : « Ayant fait convoqué des aveugles, leur rajah les mena auprès d'un éléphant. A l'un, il présenta une défense, à l'autre une oreille, au troisième la queue et au dernier un pied. A chacun, il dit : 'Voici l'éléphant'. Il leur demanda ensuite : 'Avez‑vous étudié l'éléphant? ‑ Oui, Majesté' répondirent‑ils. 'Alors, quelles sont vos conclusions ?'. Les aveugles répondirent à tour de rôle: 'l'éléphant est une sorte de pointe ‑ Non, l'éléphant est comme un éventail ‑ Non, l'éléphant est un genre de corde ‑ Non, l'éléphant est une espèce de tronc d'arbre. »

mardi 11 mai 2010

1- Certains résultats semblant infirmer la théorie seront, souvent inconsciemment d'ailleurs, écartés par le chercheur. Quel étudiant n'a pas, un jour en toute bonne foi, éliminé des points qui lui paraissaient aberrants sur un graphique.
2- Tout critère de réfutation appartient par définition au cadre conceptuel de la théorie attaquée. Restera‑t‑il recevable dans celui de la nouvelle théorie ? Non, si le changement de théorie est suffisamment profond pour correspondre également à un changement de paradigme (cadre général conceptuel). « Ainsi la découverte de coquilles fossiles sur une montagne ne prouve la variation du niveau des mers [ou l'élévation des chaînes de montagnes] que si l'on accepte la théorie de l'évolution. Pour un adepte du créationnisme, la Terre peut très bien avoir été créée d'un coup avec ses fossiles tout prêts! ». Le critère d'évaluation d'une théorie dépend de la signification du fait qui dépend elle aussi d'un cadre théorique. Heureusement que les changements de paradigmes (cadres de pensée) sont beaucoup moins fréquents que les changements de théories.

Les vérifications des conséquences peuvent être expérimentales mais aussi observationnelles quand l'expérience n'est pas réalisable et c'est le cas dans la plupart des sciences naturelles. Il s'agit alors de collecter le plus grand nombre de faits allant dans le sens de la nouvelle théorie. La logique de la preuve n'existe en fait que dans les mathématiques. Même dans les sciences expérimentales, trouver l'expérience cruciale qui prouvera sans conteste la véracité de la théorie est difficile et peu fréquent. Alors on va accumuler des expériences aux résultats plus ou moins ambigus et les statistiques feront le reste. Les preuves seront amenées de façon progressive et ne seront en fait jamais définitives. Certains vont même jusqu'à donner un petit coup de pouce aux statistiques pour faire émerger des résultats significatifs pour la nouvelle théorie. Mendel, sans doute inconsciemment et on lui pardonne puisqu'il avait raison, a utilisé ce procédé car les expériences qu'il avait menées ne pouvait conduire de manière fiable aux célèbres proportions qui ont été à la base de la génétique. Les poids respectifs des résultats expérimentaux comme les faits d'observation sont donc eux aussi susceptibles d'être influencés par la théorie : l'objectivité est un concept difficile à mettre en oeuvre.

Dans ce sens, le critère le plus souvent employé pour la validation des résultats expérimentaux est celui de la reproductibilité de l'expérience. Dans les sciences observationnelles, cela se traduit par la recherche de faits significatifs les plus nombreux possible. Dans le cas où l'on cherche vraiment à reproduire les expériences pour qu'elles valident une théorie (dans le cas contraire, on essaie d'invalider une théorie gênante), on peut se trouver confronté à des protocoles délicats et complexes :

1- Newton avait décomposé la lumière et analysé le comportement des différentes couleurs à l'aide de prismes. Pendant un demi‑siècle, ses détracteurs ont contesté la reproductibilité de l'expérience car ils utilisaient des prismes de mauvaise qualité et ne les plaçaient pas de manière suffisamment précise.
2- L'expérience de la balance de Coulomb n'a jamais pu être reproduite, car très délicate. Elle est pourtant à la base de l'électro-statisme et de la fameuse loi en 1/r2.

Le critère de reproductibilité n'est pas infaillible, surtout dans le domaine les sciences de la vie où la variabilité est une condition justement vitale. Il ne doit donc pas être utilisé sans discernement pour invalider une théorie. Un ancien ministre de la Recherche disait fort à propos: « S'il se présentait au CNRS, Dieu serait collé. Il a fait une manip intéressante, mais personne n'a jamais réussi à la reproduire. Il a expliqué ses travaux dans une grosse publication, il y a très longtemps, mais ce n'était même pas en anglais et, depuis, il n'a plus rien publié. »

La logique de la preuve peut même parfois, dans des cas extrêmes, devenir stérilisante, quand les instances scientifiques exigent d'affiner le protocole d'expériences déjà concluantes, mais gênantes, ou d'obtenir une plus grande quantité de l'élément découvert pour confirmation. Ainsi, l'obtention d'un gramme de radium demanda à Marie Curie une dizaine d'années d'efforts sans avancée théorique.

lundi 22 mars 2010

Validation et réfutation (suite)

L'autre restriction concerne les artéfacts (structures créées par l'homme) et illusions d'optique qui peuvent entacher l'observation. Parmi les plus connues, citons les aberrations optiques de la lunette améliorée par Galilée et il a fallu toute la confiance de ce célèbre savant en sa théorie pour qu'il puisse interpréter correctement ses observations. Il lui est d'ailleurs arrivé de se tromper, prenant les anneaux de Saturne pour un astre triple. En fait, l'observation comporte souvent déjà une part d'interprétation et l'une des réactions de scientifiques cherchant à défendre une théorie, est de taxer d'artéfacts des faits d'observation contredisant cette théorie.
Plus récemment, (GUILLOU J.J., 1984, « Existence de bactéries fossiles dans les magnésites », CR. Ac. Sc.), des bactéries fossiles ont été vues au microscope électronique à balayage dans des magnésites (Mg C03). Elles ont été considérées comme des structures artéfacts pour défendre l'origine hydrothermale (eau chaude T > 250 °C) des magnésites, la présence de bactéries impliquant une cristallisation à température plus basse dans un environnement sédimentaire. En outre, ces bactéries sont associées à un type de cristallisation par lissage de fibres qui, lui, contredit la théorie de la croissance du cristal parfait. Cela faisait beaucoup pour un seul type pétrographique...

b) L'hypothèse précède donc souvent l'observation et nous verrons un peu plus tard que l'énoncé de cette hypothèse requiert certaine méthode mais surtout une bonne dose d'imagination non canalisée et nourrie souvent d'irrationnel.

c) Enfin la vérification des conséquences, si elle est nécessaire pour permettre une induction vers une loi générale, ne peut être que partielle.
Seule la réfutation, selon K. Popper, c'est à dire trouver le contre‑exemple sera incontestable. Quoique...

vendredi 19 mars 2010

Vie d'une théorie - Validation et réfutation

Reprenons les étapes idéales de la méthode expérimentale qui prévaut actuellement :

a) Mise en évidence de faits contraires à la théorie admise
b) Formulation d'hypothèses théoriques et déduction des conséquences observables
c) Vérification expérimentale de ces conséquences, ce qui conduira au rejet ou à la validation de la nouvelle théorie.

Cette méthode est très efficace, si on lui apporte les nuances suivantes :

a) Il est reconnu que le fait empirique n'existe, qu'exceptionnellement, tel quel à l'état brut. Si le chercheur n'est pas préparé, dans un cadre conceptuel particulier, à voir un fait, il ne le verra pas car ce fait sera non significatif dans ce cadre. On ne peut que trier dans la masse des faits, chercher et retenir ceux qui sont porteurs de sens.
L'exemple personnel suivant en est une bonne illustration. Une étude de formations rocheuses avait été entreprise, en Bretagne, pour la recherche minière. La description des types pétrographiques, en lame mince, avait donné une origine sédimentaire pour les échantillons. Passionnée de volcanologie et motivée par la présence éventuelle de minerai (Au, Ag, Cu, Pb, Zn, ...) associé à des roches volcaniques, j'ai repris l'étude de ces roches. La composition minéralogique et chimique étant la même dans ce cas précis entre roches sédimentaires et volcaniques, seule la texture microscopique pouvait permettre de trancher. En fait, cette texture était visible pour tout observateur pétrographe et si elle n'a pas été prise en compte c'est parce qu'elle n'a pas été reconnue comme significative dans le cadre sédimentaire. La confirmation de textures volcaniques plus caractéristiques a ensuite été obtenue, après un an de recherche systématique, et avec une technique contraire aux habitudes puisqu'il fallait légèrement dérégler la mise au point du microscope. Cette deuxième phase relève d'ailleurs plutôt de la vérification des conséquences observables de la nouvelle hypothèse génétique.

Un autre exemple est cette fois‑ci dramatique d'un point de vue humain. Il s'agit du syndrôme de l'enfant battu. Les faits décrits, fractures multiples des os chez les jeunes enfants, sont visibles en radiographie et donc non contestables. Décrit dès 1860, commencé à être étudié en 1938, publié à partir de 1946, ce n'est qu'en 1962 que ce phénomène sera pris en compte par l'académie américaine de pédiatrie qui révèlera 749 cas d'enfants battus. L'opinion publique va s'en émouvoir et en 1976, le nombre de cas se chiffre par centaines de milliers. Le fait avait beau être objectif, visible à la radio, il ne sera pris en compte par les scientifiques qu'une fois reconnu par la société comme un problème important de santé et d'hygiène publique. Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

mercredi 3 mars 2010

La vie d'une théorie - La théorie comme modèle

D'après BRISSAUD M. et GIRE A. « La modélisation ‑ Confluent des sciences » (1990, ouvrage collectif, éditions CNRS), le modèle est un objet transitionnel, de médiation entre le réel et les systèmes de représentation. Le mode intensif correspond au modèle qui donne du sens à un ensemble de faits réels, le mode extensif correspond à un modèle/outil qui permet de simuler un ensemble de faits.

Les modèles peuvent se distinguer selon deux axes :
- Modèles scientifiques/Lois scientifiques et Modèles mythologiques/Principes et mythes fondateurs
- Modèles historiques/Lois éthiques, théologiques et Modèles actuels/Lois sociales concrètes
Il se distinguent également selon quatre directions méthodologiques principales :
- Modèle logique/Archétype ‑ Formule
- Modèle analogique/Symbole
- Modèle phorique/Fait empirique
- Modèle métaphorique/Image - Idée

La théorie est un modèle scientifique, rassemblant un certain nombre de lois scientifiques en un tout cohérent prédictif et/ou explicatif (voir Thom R. « Prédire n'est pas expliquer », 1994, Flammarion). En effet, les théories prédictives telle que la mécanique quantique assurent la prévision d'un certain nombre d'évènements sans pour autant être capable d'en expliquer le sens profond. Il est bien reconnu que le manque d'intelligibilité, dû à un formalisme ardu déconnecté de la réalité sensible, n'empêche pas cette théorie d'être très efficace dans le domaine de la prévision. A l'opposé, la théorie des catastrophes de R. Thom, utilisant des modèles topologiques (fronce, queue d'aronde, papillon, ...) pour expliquer les instabilités morphogénétiques, est explicative (a posteriori) mais non prédictive. La fronce est un modèle explicatif du diagramme de phase (Vapeur, Liquide) de l'eau en fonction de la température avec un point critique (C).

Il est aussi des théories prédictives et explicatives, celles en particulier toutes récentes liées aux fractales. Dans le domaine méso et macroscopique, A. Le Méhauté et al. ("Flèches du temps et géométrie fractale", 1998, Hermès, ouvrage auquel j'ai modestement contribué), relient les notions de flux, de force et de dimension fractale. Le sens réapparaît par le biais de la géométrie (cf. R. Thom ci‑dessus) et les prédictions sont nombreuses dans le domaine du comportement exceptionnel des matériaux (supraconductivité à température ambiante, isolation électromagnétique, acoustique, matériaux s'adaptant à leur environnement, ... ).
De même pour L. Nottale ("L'univers et la lumière", 1994, Flammarion) qui en éliminant la plupart de ses paradoxes, redonne du sens à la mécanique quantique par la prise en compte du parcours fractal des particules. Sa théorie permet la prédiction, entre autres, dans le domaine microscopique, du spectre des masses des particules élémentaires et, dans le domaine mégascopique, de la répartition des distances des planètes au soleil.